"Madame, vous avez un cancer !"
"Madame, vous avez un cancer !"
Madame, vous avez un cancer !
J. est âgée de 61 ans, je suis « son médecin » depuis plus de 4 ans. On s'est très fréquemment vu les deux dernières années... Une dépression sévère qui ne s'est amélioré que très lentement, parsemé d'idées suicidaires, de fatigue intense, tellement intense qu'elle en était contagieuse.
Je craignais de la voir en consultation.Elle me disait, au moins 10 à 15 fois à chaque consultation, « Je suisfatigué », « Je suis fatigué », « Je suis fatigué » (Je lui en ai mêmedonné le surnom : « Arghhh, je vois ‘JeSuisFatigué' cette après-midi »).
J'enétais arrivé pour essayer d'enrayer son leitmotiv, à le lui dire avantqu'elle me le dise, « J. , je sais, vous êtes fatigué ». Mes tentatives ne servaient à rien...
Deuxans donc, il aura fallu deux ans pour qu'elle sorte de cet état quitapait sur le système de tout le monde, son mari, ses enfants, lesspécialistes auxquels je l'avais envoyé (psychiatres, neurologues,endocrinologues, acupuncteurs, homéopathes,...). Elle est allé voird'autres médecins généralistes (et elle a eu raison d'essayer), quicomme moi, n'ont pas réussi à lui amener grand-chose, si bien qu'elleest revenu me voir quelques temps après.
Ellea enfin réussi à reprendre son travail. Se sent mieux. Elle ne dit plusqu'une fois ou deux par consultation qu'elle « est fatigué ».
Une récente mammographieréalisé dans le centre de radiologie d'une clinique privé de la« grande ville » voisine retrouve des images fortement suspectes de cancer du sein.Le radiologue m'appelle, m'indique qu'il est quasi sur de sondiagnostic, que J. l'a plus ou moins compris, qu'il faudrait faire uneponction radioguidée pour en être sur. Je m'arrange pour recevoir J. enconsultation « sur rendez-vous ».
Nous sommes en période épidémique... gastro.. pseudo-grippe, angineset les rendez-vous libres sont rares en ce moment. J'ai bien mesconsultations sans-rendez vous, mais une salle d'attente rempli,« fièvreuse », impatiente et bruyante n'est pas vraiment le contexteapproprié pour parler sereinement et assez longuement de ce problème.J'annule une consultation de prévu pour donner la place à J.
L'annonce d'une maladie grave n'est pas vraiment codifiée. On pourra théoriser tout ce qu'on veut, il y a des gens qui veulent savoir, d'autres qui ne veulent pas. (Cf. « 36 ans mort d'un cancer » sur LePost ). Certains veulent gérer leur maladie et le traitement, d'autres veulent que les soignants le fassent. (Cf. « Qu'est ce que le patient attend de son médecin ? » sur LePost)
Desmots sont à utiliser dans la conversation avec certains, alors qu'ilssont à bannir avec d'autres. Je me suis planté de nombreuses fois sur« l'art et la manière d'annoncer ». On ne nous apprend pas vraiment çasur les bancs de la faculté (peut-être que ça a récemment changé ?).
Concernant J., la connaissant bien sur son fonctionnement, la chose fut relativement facile,il fallait que je prenne le temps, que je sois hyper-détaillé sur cequ'on avait trouvé, sur ce qu'on allait probablement lui proposer. Safrustration lors de son épisode de dépression provenait du fait que lessoignants que nous sommes n'avaient pas réussi à lui expliquerlogiquement sa maladie (le « c'est dans la tête » n'apparaissant paslogique pour bon nombre de patients).
Cela fut fait en environ 30 minutes.
Certainsdoivent bondir en me lisant : « ½ heure seulement pour quelque chosed'aussi grave ». Ils ont probablement raison. Je leur dirais juste que dans la même journée,il a fallu aussi : que j'annonce un cancer du col de l'utérus à unejeune fille de 25 ans, le passage en démence d'une dame de 80 ans à sonfils pour lequel on ne pourra probablement rien faire, allez voir en visite une dame âgée de 37 kilos toute mouillée qui a une infection d'un orteil, recevoir une dizaine d'enfants pour des pathologies certes bénignes(gastro, angine,rhino) mais certaines mamans sont flippés et c'est« urgent », discuter avec un patient qui à une sciatique qui trainedepuis plusieurs semaines et « qui n'en peut plus », gérer partéléphone la demande d'un patient alcoolique actuellement traité pourcancer de l'œsophage qui veut rentrer en clinique psychiatrique pour« noël », et tout le reste.
Par Rica Groupe Médecine , le 16/12/2007 (75 )

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